Les sondages prédisaient l'élection présidentielle la plus serrée depuis celle entre Kennedy et Nixon en 1960. Les électeurs ont tenu leur promesse, au-delà même des prévisions des plus pessimistes des analystes : les résultats sont si serrés qu'il est aujourd'hui impossible de désigner le futur président de la plus prospère démocratie de la planète.
La soirée électorale avait pourtant bien débutée. Après l'annonce des premiers résultats à la sortie des urnes, Al Gore semblait bien parti pour succéder à Bill Clinton. En effet, il était en tête dans certains états qualifiés de stratégiques, dont la Floride (!!!). Le sort de George Bush semblait dès lors fixé dès ces premiers résultats.
Pourtant, premier coup de théâtre vers 21 h 54 : CNN revient sur les résultats annoncés plus tôt concernant la Floride. Commence alors un suspense de plusieurs heures qui ne permet pas de départager les candidats. Enfin, dans la nuit, le nom du président est annoncé : Bush ayant finalement emporté la Floride, est désigné président.
Alors que Gore s'apprête à reconnaître sa défaite devant le peuple américain, il reçoit les derniers décomptes des voix en Floride qui ne donnent qu'une avance très faible (un milliers de voix) à Bush. Il demande un recomptage des voix en application de la constitution de Floride : si l'écart entre deux candidats est de moins de 0,5%, alors il est possible de recompter le vote des électeurs. A ce moment, les Etats-Unis se retrouvent sans nom de président avant d'aller se coucher.
Ce nouveau comptage achevé, Bush conserve son avance mais elle se réduit à quelques centaines de voix. Les électeurs résidant à l'étranger qui avaient jusqu'au 7 novembre 2000 pour voter, leur bulletin devant être reçu avant le 17 novembre peuvent alors faire la différence.
Al Gore aurait pu se contenter d'attendre l'arrivée des bulletins postés avant le 7 novembre. Mais l'étroitesse de résultats pousse Al Gore à re-vérifier plus précisément les conditions d'organisation du vote. Il est vrai que ces électeurs par correspondance sont en général républicains, ce qui ne laissait que peu de chances à Gore de l'emporter.
C'est alors que des irrégularités apparaissent : des bulletins de vote mal conçus ont pu induire les électeurs en erreur, des électeurs ayant sans doute voté pour le candidat conservateur Pat Buchanan à la place de Al Gore. Buchanan déclare qu'une partie des 3500 voix environ qui lui ont été attribuées ne lui appartiennent pas.
De plus, les électeurs, en raison du nombre d'élections simultanées (présidentielles, députés, juges .) votent par l'intermédiaire de machine. Or ces machines sont susceptibles de laisser passer des erreurs : ainsi, si un électeur coche une case trop légèrement, sa voix risquerait de ne pas être comptabilisée, le bulletin de vote en papier n'étant que partiellement perforé.
D'où l'idée de recompter manuellement. Toutefois, ce décompte manuel ajoute à la confusion, provoquant une escalade judiciaire. Le camp Gore saisit les tribunaux pour obtenir ce décompte manuel (dans les comtés démocrates), le camp Bush accuse l'autre camp de vouloir recompter les voix jusqu'à l'obtention d'un résultat en sa faveur et saisit les tribunaux afin de bloquer ce décompte manuel.
Que peut-on tirer comme enseignement de ce véritable cafouillage ?
Les médias français parlent un peu hâtivement de crise de la démocratie en Amérique. Rien ne permet de le dire. Au contraire, les institutions jouent leur rôle pleinement. Les candidats ne pouvant se départager de manière définitive, ils font appel au juge, pas à la force et aux armes pourtant si nombreuses.
Aujourd'hui, les candidats continuent aujourd'hui à faire campagne. Bush annonce qu'il prépare sa future équipe, Gore demande de nouveaux comptages.
Les précautions des deux candidats sont remarquables. Ils savent parfaitement que l'élection leur donne la légitimé qui leur permet d'être président. Un doute sur le résultat de Floride entacherait toute la présidence d'un président mal élu.
Le mythe de la crise de la démocratie américaine est d'autant plus faux que les électeurs ont voté en masse.
En revanche, cette élection a clairement montré que les moyens techniques de la plus puissante démocratie de la planète sont totalement obsolètes : les machines électorales sont encore souvent construites sur le modèle d'une machine datant de 1892. L'entreprise qui fabriquait ces machines a arrêté la production des pièces détachées dans les années 80.
Le succès du vote par correspondance a également troublé le comptage des votes. Dans certains Etats, près de 30% des électeurs ont préféré ne pas se déplacer. Or les lois selon les Etats sont très variables : les bulletins de vote par correspondance doivent être reçus le soir de l'élection dans certains Etats, le lendemain dans d'autres. Lorsque le résultat est trop serré, ces différences posent problème. Il semble nécessaire de s'adapter à cette volonté des électeurs de ne pas se déplacer.
Enfin, les erreurs manuelles ou techniques ne sont pas à exclure. Les problèmes mis à jour en Floride sont d'ordre technique, pas démocratique. Pour l'instant, personne n'a découvert de fraude caractérisée.
Cette élection américaine doit surtout rappeler à tous les électeurs (aux Etats-Unis comme dans tous les démocraties) que chaque vote compte. Il est vrai que le rôle de chaque électeur est moins voyant lorsque les écarts sont énormes. Mais, en Floride, quelques centaines d'électeurs auraient pu changer le court de l'élection.
Cette élection au contraire montre la vitalité de la démocratie américaine et l'importance de la participation de chaque citoyen aux élections. En revanche, la légitimité du futur président sera sans aucun doute amoindrie.