Un monopole public en Europe peut-il, en assurant ses arrières dans son propre pays en refusant au maximum le jeu de la concurrence, se développer dans les pays voisins avec sa cagnotte accumulée sur son propre marché (et bien souvent sur le dos des consommateurs) au détriment d'ex-entreprises publiques aujourd'hui totalement ou partiellement privatisées. Le gouvernement italien a répondu de manière négative à cette question. Nous nous en félicitons.
L'électricien français EDF a semble-t-il un instant espéré faire une entrée à pas feutrés en Italie. Cette stratégie a indéniablement et heureusement échoué. L'arrivée du groupe industriel français dans le capital du holding italien Montedison suscite une levée de boucliers dans la péninsule. D'abord 4%, puis 6%, et aujourd'hui près de 20% : en moins d'une semaine, EDF s'est hissé au rang de premier actionnaire de Montedison, devant la banque d'affaires Mediobanca, qui détient 14,5% du holding. Le financier franco-polonais Romain Zaleski a confirmé lundi avoir cédé près de 5% du capital de Montedison pour ramener sa participation à 10,25%. Et deux grandes banques actionnaires de Montedison (Banca di Roma et Sanpaolo IMI), ont elles aussi restreint leur participation, permettant à EDF d'accumuler des actions dans Montedison.
Officiellement, l'électricien français, qui reconnaît aujourd'hui détenir 20% de Montedison, présente cette opération comme un simple placement financier, dans le cadre d'une "diversification de son portefeuille d'actifs financiers en Europe". Une version controversée en Italie, où les critiques se multiplient contre le fait qu'un monopole public (EDF) puisse jouir de l'ouverture des marchés européens alors que la France reste sa chasse gardée. Comme pour rassurer les esprits, EDF a cette fois affirmé qu'il ne dépasserait pas le seuil de 20% désormais acquis. Peut-on imaginer sérieusement qu'une société comme EDF se contente de faire des placements dans des entreprises d'électricité sans avoir aucune intention industrielle ?
Le gouvernement italien est décidé à intervenir et à s'opposer à cette prise de participation. Selon le ministère du Trésor, "le type d'intervention et les modalités sont à l'étude en ce moment" et a précisé que les instruments dont dispose Rome sont "ceux d'un gouvernement national [en relation avec] les directives européennes qui établissent un principe de réciprocité entre pays en matière de services". Le futur gouvernement Silvio Berlusconi semble sur la même longueur d'onde que l'équipe gouvernementale actuelle. De la voix d'Antonio Marzano, pressenti pour être le futur ministre de l'Industrie, cette montée au capital de Montedison est "à l'évidence une OPA". Ces propos ne feront rien pour rassurer EDF dans sa tentative de prise de contrôle.
L'arrivée en force d'EDF au capital du holding industriel est intervenue alors que Montedison est en train de constituer le deuxième producteur d'électricité en Italie avec une capacité actuelle de production installée de 6.000 mégawatts. L'objectif est de constituer un grand concurrent face à l'Enel. L'ancien monopole italien de l'électricité, détenu par l'Etat à hauteur de 65% doit, au nom de la libéralisation du marché, céder 15.000 mégawatts, soit 25 % de sa capacité totale. La société Montedison envisage de racheter les centrales Elettrogen du groupe public (5.400 mégawatts).
Toutefois, il est improbable que le gouvernement italien puisse réellement intervenir et bloquer l'entrée d'EDF. En effet, Mario Monti, commissaire européen à la concurrence a reconnu que la France satisfait au "strict minimum" aux impératifs de dérégulation. Au niveau européen, des sanctions éventuelles contre l'électricien semblent donc illusoires. Reste à voir les mesures que les parlementaires italiens pourrait voter.
La France a pris l'engagement au sommet européen de veiller "à ce que les entreprises qui conservent une situation de monopole sur leur marché national ne profitent pas indûment de cette situation". Gageons que le gouvernement Jospin saura jouer sur les mots d'une recommandation qui permet toutes les interprétations.