L'internaute vit en décalage avec le monde réel. La Swatch Beat, montre donnant
l'heure universelle ne suit plus les cycles naturels mais le rythme des
pulsations des internautes. Cette montre permet de se donner des rendez-vous
virtuels sur Internet sans tenir compte des fuseaux horaires. La participation
aux chats et autres forums de discussion permet d'éviter de s'adresser
directement à autrui. L'ordinateur peut servir d'ailleurs de meilleur ami de
certains hommes qui restent collés à leur écran. D'ailleurs de
nombreuses rumeurs circulent sur le réseau. Ainsi, une femme a demandé le
divorce parce que son mari ne consacrait plus le temps nécessaire avec sa
famille.
L'internaute serait -il donc un individu égoïste tendant à satisfaire ses
besoins sans penser à la société à laquelle il appartient. Il ferait partie
d'une communauté virtuelle, sans leader, sans organisation apparente.
Cette vision est totalement fausse comme l'a montrée la première étude
d'envergure réalisée par le journal Wired (Edition de décembre 1997) sur un
échantillon de 1444 Américains en 1997. Cette étude ne concerne pas la France.
Elle a néanmoins son intérêt dans la mesure où elle permet de faire ressortir
certains traits principaux des internautes et d'exprimer des tendances.
L'étude divise la population en quatre catégories selon leur degré de
"connectivité" : les super connectés (utilisent un e-mail 3 fois par semaine au
moins, un ordinateur portable, un cellulaire, un beeper et un ordinateur
personnel), les connectés (utilisent un e-mail 3 fois par semaine et trois sur
quatre des technologies précédentes), les semi-connectés (utilisent une des
technologies au moins mais pas plus de quatre), les non connectés (n'utilisent
aucune des technologies précédentes). Les proportions sont les suivantes : 2% de
la population est super connectée, 7% connectée, 62% semi connectée et 29% non
connectée.
Les résultats de l'enquête peuvent paraître surprenants. Les super connectés
font une confiance quasi absolue dans l'économie de marché (95% des sondés ont
confiance) contre 69% pour les non connectés. Les connectés estiment que la
diversité dans les entreprises la rend plus productive (80%) alors que les non
connectés sont plus partagés (49%). Sans faire une énumération, les connectés
ont plus confiance dans l'avenir (66%), sentent qu'ils maîtrisent les
changements (69%), sont plus favorables aux réformes (29% pour un nouveau
système de sécurité sociale, 45% pour une refonte globale) etc. L'optimisme, le
soutien aux réformes, la foi dans l'avenir diminue graduellement avec les
catégories.
Plus intéressant, les super connectés estiment que Bill Gates a plus d'impact
que Bill Clinton (48% contre 46%) sur l'économie américaine alors que les non
connectés accordent une plus grande importance aux hommes politiques (62%
pensent que Clinton a plus de pouvoirs que Bill Gates). Pourtant, les connectés
votent plus que la moyenne des Américains (60% déclare toujours voter aux
élections nationales).
Il est difficile de tirer des conclusions d'un tel sondage. Les connectés et
super connectés peuvent être considérés d'une certaine manière comme des
libertariens. Le marché, les entrepreneurs et la concurrence sont plus à même de
résoudre les problèmes économiques que les hommes politiques. Pourtant, ils
soutiennent la démocratie, votent, lisent plus de journaux que les non connectés
et sont plus informés sur les grands enjeux de notre société. Ils semblent
vouloir faire le choix de réformer le système de l'intérieur plutôt que de le
détruire. Ils dédaignent les idéologies et sont réalistes. Si le régime de
sécurité social est menacé, il faut le réformer.
On peut mesurer les incidences des nouvelles technologies sur la manière de
faire de la politique. Ces connectés réfutent les débats idéologiques chers par
ailleurs au Français. Ils privilégient ce qui marche et sont par là même
pragmatique. Nos hommes politiques ont du souci à se faire. Le libéralisme, le
marché sont adoptés non pas pour des raisons idéologiques, mais parce que cela
marche. Seule la France cherche à faire l'inverse. Ce qui marche ailleurs ne
marcherait pas chez nous. A nous d'inventer de nouveaux modèles tirés du .
XIXème siècle.
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NOVEMBRE 1999, LIBRE ECHANGE