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La vitesse ne tue pas




Les conducteurs vivent des moments difficiles, surtout ceux qui conduisent rapidement. Ce “vice” a inspiré plusieurs législations, la dernière en date étant la loi Gayssot. Ces conducteurs sont montrés du doigt. D’ailleurs, comment ne pas être d’accord avec le ministre des transports ? Les limitations de vitesse permettent de sécuriser les routes. La vitesse provoque des morts tous les jours. Heureusement que l’intervention de l’Etat nous permet de nous protéger contre nous même.


Pourtant cette image idyllique ne résiste pas à une analyse sérieuse. Libéral ou non, il semble raisonnable d’admettre qu’un conducteur cherche à rallier une destination le plus rapidement possible mais également de manière la plus sûre possible. L’instinct de survie est naturel et n’a pas besoin d’être inculqué par des lois. Un piéton n’a pas besoin de “permis de marcher” afin de traverser un grand boulevard. Pourtant il semble bien que la quasi-totalité des piétons traverse les rues de nos villes en faisant naturellement attention à ne pas se faire renverser. Il en va de même pour les conducteurs.


Lutter contre la vitesse répond-il à un impératif de sécurité ou cette lutte ne trouve-t-elle pas son origine dans des explications cachées ? La loi Gayssot comme de nombreuses autres lois ne s’adresse-t-elle pas plutôt à l’opinion publique sans réellement combattre le fléau qu’elle cherche à condamner ? La campagne contre la vitesse n’est-elle pas une nouvelle croisade d’hommes politiques flattant leur électorat ?


Le pêché originel de la loi

Petit retour en arrière : le permis de conduire a été instauré en France par une loi de 1899 suite à des campagnes de presse très violentes contre les automobilistes. Alors qu’ils représentaient 3 % des accidents de la circulation (contre 81% pour les chevaux, 9% pour les chemins de fer et 7% pour les cycles), les opposants aux autos ont su faire entendre leur voix. Un permis de conduire a donc été instauré. Le texte précisait que le conducteur devait “rester constamment maître de sa vitesse”. L’examen il est vrai n’était pas aussi rigoureux qu’aujourd’hui. L’examinateur était un ingénieur du service des mines qui était souvent peu familiarisé avec les automobiles et peu rassuré par les candidats. Ainsi, il ne prenait le plus souvent pas place à bord du véhicule et observait depuis le trottoir le candidat. Pour résumer, le permis de conduire n’a pas été instauré pour faire face à un danger mais plutôt pour rassurer l’opinion publique (Histoire n°235 page 22-23, septembre 1999, Pierre Robillard).


Ce pêché originel dans la conception des lois semble se perpétuer jusqu’à nos jours. La croisade contre la vitesse semble continuer dans cette voie. Les mobiles de la loi de Gayssot qui cherche à renforcer la lutte contre la grande vitesse ne répond pas à des nécessités de sécurisation des routes mais plutôt à satisfaire une partie de l’opinion publique. En brocardant la vitesse, le gouvernement donne l’impression de s’attacher un résoudre un problème de société. Or, il ne s’attaque qu'à un aspect seulement. Un accident automobile n’est que rarement lié à la vitesse en elle-même mais à une multiplication de facteurs. Pour réellement essayer de diminuer le nombre de morts, il faudrait agir sur de nombreux facteurs : conduite en état d’ivresse, meilleure formation (pourquoi pas au lycée), augmentation des primes d’assurances en cas de non port de la ceinture ou bien en cas de conduite rapide, étudier le comportement des personnes âgées, etc.. Le choix de la grande vitesse et non pas de l’alcool par exemple est tout à fait politique. Pour lutter contre la grande vitesse, il suffit d’installer des radars supplémentaires. Pour lutter contre la conduite en état d’ivresse, il faut agir sur le comportement des français (ce qui serait nettement moins populaire). Cette loi est donc une loi de circonstance. Pourtant les limitations de vitesse ont-elles une utilité quelconque?


Les limitations de vitesse ont-elles une utilité quelconque?

Une loi qui répondrait à des besoins spécifiques pourrait avoir une légitimité. Une loi restreignant la vitesse est en revanche scandaleuse. Les études montrent que les conducteurs calculent leur vitesse en tenant compte de nombreux facteurs : habitudes de conduite, visibilité, qualité de la voiture. La quasi totalité des conducteurs est donc peu sensible aux vitesses limites non raisonnables. Les conducteurs se basent plutôt sur leur capacité à conduire à une certaine vitesse. Aux Etats-Unis, les études ont montré que sur les routes sur lesquelles la vitesse était limitée à 55 mph (90 km/h environ), 80 % des conducteurs était en violation de la vitesse. Il est vrai que la législation avait été adoptée afin de faire baisser la consommation d’essence à la suite du choc pétrolier de 1973 (là encore loi de circonstance).


La diminution de la vitesse n’a donc pas réellement d’influence sur la manière de conduire. L’augmenter aurait-elle une influence notable ? Il semble que là encore nous devions conclure que la valse des étiquettes sur les panneaux de limitation de vitesse n’aurait pas d’impact sur les conducteurs. Lors de l’augmentation de la vitesse limite aux Etats-Unis en 1987 (passée de 55 à 65 mph), un certain nombre d’Etat n’a pas suivi cette augmentation. Or, dans ces Etats les moins vertueux (ceux qui ont laissé les conducteurs conduire plus vite), le taux de mortalité a légèrement chuté. Cette baisse s’explique, non pas en raison de l’augmentation moyenne de la vitesse mais plutôt par le fait que les conducteurs qui désirent rouler plus vite se dirigent vers les autoroutes dont les vitesses ont augmenté et ont déserté les petites routes. Or les autoroutes sont plus sûres que les petites routes ce qui fait baisser le nombre de morts.


De plus, le fait d’augmenter la vitesse ne signifie pas que tous les conducteurs vont rouler plus vite. La majorité des conducteurs ne conduit avec l’oeil rivé sur les panneaux de circulation, sur son compteur de vitesse, les radars et autres pièges de l’administration. Un conducteur cherche à rallier sa destination dans les conditions de sécurité et de rapidité qui permettent de le satisfaire. Rouler à des vitesses ahurissantes sur l’autoroute le ferait sans doute arriver plus vite mais en revanche, les conditions de sécurité ne seraient plus remplies. Il faut arrêter de présenter tous les conducteurs comme des dangers en puissance. Quelques chauffards ou bien les individus qui conduisent vite du fait qu’ils estiment les conditions de sécurité respectées ne peuvent pas déteindre sur la quasi-totalité des conducteurs qui conduisent de manière raisonnable.


De plus, blâmer la vitesse est toujours un peu facile. Dans un accident de la circulation, les explications sont nombreuses : vitesse mais également perte d’attention, conduite en état d’ivresse, erreur de pilotage, changement brutal de ligne sans clignotants, non respect de la signalisation, manque d’expérience du conducteur, etc.... La vitesse en elle même ne provoque que très peu d’accidents. En raison de l’énergie cinétique, il est évident que la vitesse aggrave l’accident. De nombreux docteurs peuvent témoigner. Pourtant, blâmer la vitesse seule est trop facile. Pourquoi ne pas s’attaquer aux véritables problèmes qui sont multiples ?


Pourquoi ne pas s’attaquer aux véritables problèmes qui sont multiples ?

Les raisons sont sans doute politiques. Ainsi, il est impossible d’abaisser le taux d’alcoolémie autorisé (0.5 g actuellement) pour ne pas froisser les producteurs de vins, les tenanciers de bars et de nombreux Français qui contiunent à conduire tous les jours en état d’ivresse. De même, il est difficile de sanctionner les conducteurs âgés qui représentent une force électorale certaine, et qui deviendraient dépendant de la société. Là encore, il faudrait agir sur la société en aidant les personnes dépendantes. Il est impossible d’exclure les conducteurs nerveux au volant et qui provoquent dans leurs crises de nombreux accidents.


Sécuriser les routes est possible. La loi Gayssot n’est sans doute pas le bon moyen. Cette loi s’applique à tous les Français alors que la vitesse excessive a des conséquences néfastes lorsque les conducteurs ne sont pas expérimentés, lorsque la voiture n’est as en bon état, lorsque le conducteur s’endort au volent. Les conducteurs raisonnables peuvent très bien conduire à grande vitesse sans jamais avoir d’accident. Il semble évident que conduire à 130 km/h dans une vieille Renault 5 est plus dangereux que rouler à 160 km/h dans une Peugeot 405 flambant neuve.


Les lois de circonstance ne résolvent pas les problèmes. D’ailleurs, le nombre de tués sur la route ne diminue que très lentement en dépit des efforts énormes de l’Etat depuis de nombreuses années et ce alors que les voitures sont de plus en plus sûres et que la multiplication des autoroutes sécurise les routes. Quelle est l’incidence des diverses interventions sur l’amélioration et la sécurisation des routes ? Sans doute très faible par rapport aux efforts fournis.


La loi doit donc être le résultat d'un long processus de discussion dans lequel seuls les arguments objectifs sont pris en compte. Abaisser la vitesse limite de manière non raisonnable comme aux Etats-Unis n’a pas eu d’impact sur la conduite des Américains. Il en va de même de toute loi non réféchie. Alors que les hommes politiques perdent de leur pouvoirs tous les jours, ils partent en croisade contre de nombreuses causes (tabac, vitesse, insécurité) afin de donner l’illusion qu’ils peuvent agir sur leur environnent.


La lutte contre la vitesse est donc une croisade. La loi n’aura qu’un impact à la marge. Cette loi s’applique de manière uniforme alors que l’objectif est d’éliminer non pas les conducteurs rapides mais les mauvais conducteurs. Mais là encore, taisons-nous ! Il n'existe pas de mauvais conducteurs. Ne sommes-nous pas tous égaux ?


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Libre échange, OCTOBRE 1999