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Prochaine crise alimentaire en Mauritanie : des milliers de morts en perspective ! (suite)
Pauvreté mauritanienne ?
À ce stade, le lecteur peut se dire : « En réalité, il importe peu que les autorités mauritaniennes ne veuillent pas procéder à un effort de solidarité nationale puisque, de toute manière, quand bien même le voudraient-elles, le pays est trop pauvre pour disposer par lui-même des ressources nécessaires pour affronter victorieusement une crise alimentaire majeure ». Ceci reste à voir.
S'il est certain qu'une grande partie de la population mauritanienne est pauvre, à des degrés divers, la pauvreté globale de la Mauritanie reste à démontrer. Certes, annuellement, le produit national brut par habitant (PNB/h) n'est que de 500 Euros (7) & (8) et, si l'on peut légitimement regretter qu'il soit si faible, on peut, tout aussi légitimement, se demander pourquoi il ne s'est pas hissé plus haut. La pauvreté globale du pays constitue un facteur explicatif teinté d'un fatalisme bien (trop) commode.
La Mauritanie dispose de deux atouts économiques non négligeables que d'autres pays, moins bien lotis, doivent lui envier : sa zone maritime d'intérêt économique et ses mines (fer, essentiellement). Il convient également de préciser immédiatement que l'État retire des profits directs de l'exploitation de ces ressources (9) qui font partie du patrimoine national qu'il gère au nom du peuple mauritanien lequel en est le légitime propriétaire. En conséquence, les fruits de l'exploitation de ce patrimoine national devraient profiter directement à l'ensemble de la population mauritanienne et, plus particulièrement, à ses couches les plus défavorisées au titre de la solidarité nationale.
En 1996, les exportations de produits de la pêche ont rapporté près de 160 millions d'Euros, payés en diverses devises fortes (ECU (10) , FF, DM, Yen, $ US, etc.), et celles de fer près de 120 millions d'Euros. Ensemble, ces produits constituent 99,6 % des exportations mauritaniennes.
Ces ressources en devises fortes garantissent la sécurité alimentaire globale du pays car les importations alimentaires, si elles représentent bien 50 % de la consommation alimentaire annuelle (11), n'atteignent pas 65 millions d'Euros. En fait, à elles seules, les exportations de produits de la pêche représentent près de deux fois et demie le montant des importations alimentaires. De plus, la balance commerciale mauritanienne est toujours excédentaire, de 5 %, environ, et, en conséquence, le pays dispose des devises fortes nécessaires pour procéder à des achats alimentaires internationaux.
Dispose ou, plutôt, « disposerait » si la disponibilité en devises n'était pas compromise par la balance des paiements qui est nettement déficitaire : près de 93 millions d'Euros, en 1996. Cette déplorable situation est due au poids de la dette extérieure dont le service mobilise une grande part des ressources en devises du pays.
En valeur absolue, l'encours de la dette s'élève à 2,2 milliards d'Euros (12) lesquels représentent 200 % du PNB annuel. En clair : si cette dette était exigible, immédiatement et en totalité, l'intégralité de la richesse produite par le pays serait consacrée à ce remboursement pendant deux ans !
En valeur relative de la dette par rapport au PNB annuel, la Mauritanie se trouve au 9ème rang des pays les plus endettés du monde ! Elle n'est précédée que par le Nicaragua (750 %), le Mozambique (387 %), la Tanzanie (298 %), la Guinée Bissau (288 %), la Côte d'Ivoire (228 %), le Congo (13) (222 %), la Sierra Leone (206 %) et la Zambie (201 %).
Ces chiffres sont à rapprocher de ceux relatifs au champion mondial de l'endettement en valeur absolue qu'est le Brésil dont l'encours de la dette s'élève à 132 milliards d'Euros mais dont le rapport de la dette au PNB annuel n'est que de 29 % (14).
À lire ces chiffres, il n'y a pas lieu de s'étonner des difficultés alimentaires affichées par les autorités mauritaniennes. Mais arrêter l'analyse à ce niveau serait un peu court. On est en droit de se demander pourquoi un tel degré d'endettement a été atteint. Réponse : pour développer l'économie du pays.
Compte tenu du faible retour sur investissement que l'on constate par le fait que l'excédent de la balance commerciale ne s'est pas accru de manière telle qu'il permette d'honorer les obligations liées aux emprunts, on ne peut que conclure que les investissements réalisés avec les sommes empruntées n'ont pas été judicieux. La rentabilité des projets choisis n'était pas suffisante. La situation relève donc bien de la seule responsabilité des autorités mauritaniennes.
Honnêteté ? Compétence ?
Cependant, il est certain que cette situation a été aggravée par l'incompétence et la malhonnêteté.
Malheureusement, bien que tous les bailleurs de fonds sachent, pour en avoir fait les frais, que les détournements de fonds sont légion en Mauritanie depuis des dizaines d'années, il n'existe pas de document faisant la récapitulation et la synthèse de toutes ces malversations. À titre d'exemple, il est possible d'indiquer le Commissariat à la Sécurité Alimentaire, déjà cité, comme un grand prédateur ; parmi beaucoup d'autres. Cet organisme, avec beaucoup de persévérance, s'est forgé une réputation incontestée (15) de malhonnêteté. Nul ne sait aujourd'hui le montant des sommes qu'il a volé aux bailleurs de fonds lesquels, par on ne sait quel mystère, continuent de coopérer avec lui.
Quant à l'incompétence, elle règne en maître à tous les niveaux. Je n'en fournirai qu'un exemple significatif. Au titre des accords de stabilisation des exportations des produits de la pêche (STABEX) signés entre la Mauritanie et la Commission Européenne, la première peut bénéficier de fonds compensatoires des perturbations du marché lorsque de telles perturbations se produisent et affectent les ressources mauritaniennes en ce domaine. En 1997, les autorités mauritaniennes pouvaient bénéficier de 14 millions d'Euros de fonds STABEX. Or, le ministère mauritanien de la pêche, responsable en cette affaire, a dépassé de 4 jours la date limite de dépôt de dossier fixée par la Commission Européenne, se privant ainsi d'une manne dont le pays est supposé avoir un besoin impérieux.
Certes, on peut stigmatiser le mauvais goût de la Commission Européenne qui a eu l'inélégance de fixer une date limite à la recevabilité de la demande mauritanienne. Mais on doit surtout mettre en exergue l'incompétence mauritanienne en la matière.
De plus, il convient de souligner que des fonds STABEX, acquis au cours des années précédentes, n'ont toujours pas été utilisés par les autorités mauritaniennes en raison de leur incapacité à bâtir des projets éligibles à l'utilisation de ces fonds...
Par ailleurs, il faut également indiquer une ressource financière importante qui n'a pas été mentionnée jusqu'à présent : l'Aide Publique au Développement (APD). Au cours des 7 dernières années, la Mauritanie a reçu une moyenne annuelle de 225 millions d'Euros payés par les impôts des citoyens-électeurs-contribuables des pays riches. Cela représente 102 Euros par habitant et place la Mauritanie au 5ème rang mondial des pays bénéficiaires d'APD. Elle n'est devancée que par : Israël (278 Euros/Habitant), Jordanie (128), Guinée Bissau (111) et Gabon (109). Qu'ont fait les autorités Mauritaniennes de ces fonds extorqués aux pays riches ?...
Alors, que penser de la mendicité exigeante affichée par les autorités mauritaniennes ? Qu'elle est payante puisque, fin 1999, la Mauritanie a obtenu une réduction de sa dette.
Larmes de crocodile
Il existe des gens très pauvres en Mauritanie. Des êtres humains qui, de manière permanente, ne disposent pas de revenus autres que la mendicité pour acheter leur maigre pitance. De plus, ce cortège de misère peut toujours s'accroître du flot de ceux qui, pour cause de catastrophe naturelle (sécheresse, épizootie), peuvent perdre le revenu de leur travail, agricole ou pastoral, ou, pire, leur outil de production (terre, troupeau) et se trouver sans ressources financières pour acquérir leur nourriture.
Les personnes se trouvant dans cette situation doivent être secourues. Mais, vous savez maintenant que les autorités mauritaniennes n'entendent pas anticiper ce type de crise par une mobilisation de la solidarité nationale. Pour elles, si une crise alimentaire ou sanitaire survient, la solidarité internationale doit en payer le coût.
Ce jour-là, l'urgence de l'horreur obligera les pays riches à secourir la détresse sans atermoiement. Mais, avant que ce jour n'arrive, il ne sert à rien de verser des larmes de crocodile sur le malheur du monde : il faut regarder la réalité en face. Les autorités mauritaniennes doivent être contraintes de se confronter à leur réalité quitte à encourir la colère de leur population pendant que celle-ci est en mesure de s'exprimer.
Certes, il existe un risque de déstabilisation des autorités mauritaniennes si leur opinion est sensibilisée à la véritable situation dans laquelle se trouve le peuple mauritanien en raison de l'incurie de ses dirigeants. Mais, à ne rien faire, nous ne ferons que pérenniser ladite situation au terme de laquelle, lorsque surviendra une crise majeure, le peuple mauritanien exsangue ne sera pas en mesure d'exiger des comptes des autorités responsables d'imprévoyance.
Le devoir d'assistance humanitaire, alimentaire et sanitaire, n'est pas en cause ni remis en question. Mais, avant que la situation exige de le mettre en ouvre, nous devons contraindre les autorités mauritaniennes à accepter de faire un conséquent effort de solidarité nationale. Convaincus de leur sincérité, nous pourrions même les aider dans leur effort afin de ne pas provoquer leur déstabilisation qui, au bout du compte et comme toujours, ne serait réellement néfaste que pour les populations.
Nous devons contraindre nos politiques nationaux, ainsi que nos technocrates nationaux et européens, à contraindre les autorités mauritaniennes à réaliser cet effort. Ce faisant, leur effort pourra être renforcé par la solidarité internationale sans que quiconque y trouve à redire.
Enfin, je dois préciser que, dans cet article, la Mauritanie n'occupe le devant de la scène que pour des raisons de circonstance. Bien d'autres pays se trouvent dans une situation similaire. Il y aurait donc lieu d'examiner la situation de chacun d'eux au cas par cas. À l'issue de cet examen, notre aide n'en sera certainement que plus judicieusement octroyée. Et d'autant plus efficace.
(7) France : 22.490 ; Union Européenne : 19.900
(8) 500 Euros = 120.000 Ouguiyas, monnaie mauritanienne qui n'est recherchée pour aucune transaction internationale.
(9) L'État est actionnaire majoritaire (78 %) de la Société Nationale des Industries Minières (SNIM). Par ailleurs, il est seul habilité à percevoir des redevances diverses et variées dans le cadre des activités liées à la pêche.
(10) Notre Euro d'aujourd'hui.
(11) Alimentation achetée et payée par la population solvable.
(12) Ce qui place la Mauritanie au 66ème rang mondial de l'endettement en valeur absolue.
(13) Brazzaville
(14) Suivent : Mexique (118 milliards d'Euros ; 36 %), Inde (92 ; 34 %), Indonésie (89 ; 65 %), Chine (84 ; 15 %), Russie (83 ; 24 %), Argentine (74 ; 30 %), etc.
(15) Sauf par lui, bien évidemment.
Jean-Pierre LLABRÉS
Économiste
Consultant international
Perpignan
E-mail : Jean-Pierre.Llabres@bigfoot.com
Tel & Fax 04 68 63 82 24
24 janvier 1999
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