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Prochaine crise alimentaire en Mauritanie :

des milliers de morts en perspective !


par Jean-Pierre LLABRÉS




Une brutale vague de sécheresse peut détruire les récoltes. Elle peut aussi anéantir les troupeaux tout comme une épizootie. Dans les années 70, la Mauritanie, tout comme d'autres pays, a connu de très sévères sécheresses qui ont gravement mis à mal ses récoltes et ses troupeaux. La situation alimentaire de certaines couches de sa population est devenue dramatique. Mais, fort heureusement, il n'y a pas eu de décès massifs pour cause de famine. La solidarité internationale des pays riches a été mise en ouvre avant que la situation se détériore au point que leurs télévisions puissent affliger leurs populations, à l'heure du repas, du lamentable et dramatique spectacle d'êtres humains mourant de faim. L'aide alimentaire a sauvé des vies ! (1)



Scénario catastrophe


Ce scénario pourrait, hélas, se reproduire. Alors, vous verrez apparaître le titre ci-dessus en première page de la presse écrite et à l'ouverture des journaux télévisés. Votre gouvernement, anticipant votre mouvement spontané de solidarité et de générosité, mobilisera partie de vos impôts pour voler au secours des populations dont l'existence est en péril. Parallèlement, des organisations caritatives privées, ou supposées telles (2) , vous solliciteront pour renforcer et, surtout, corriger l'action des pouvoirs publics.


Mon propos donne à penser que je suis opposé au secours des populations victimes de famine. Je vous rassure : ce n'est qu'apparence. L'objet de ces lignes n'est pas de remettre en cause l'aide alimentaire que mérite tout être humain risquant de mourir de famine. Mais, en l'occurrence, s'agissant de la Mauritanie, il y a lieu de s'interroger sur la réelle nécessité qu'il y aurait à faire donner la solidarité internationale ou sur celle qu'il y eut à la mobiliser dans le passé.


En effet, avant que la solidarité internationale soit mobilisée, il est légitime d'examiner la volonté de solidarité nationale exprimée par les autorités mauritaniennes pour secourir les couches de sa population en situation de détresse alimentaire. De même, il est légitime d'apprécier les réels moyens et capacités dont dispose le pays pour faire face, par lui-même, à la crise alimentaire qu'il traverse. Etant mesurées une sincère volonté de mise en ouvre de la solidarité nationale, indissociable du concept d'indépendance nationale, ainsi qu'une insuffisance réelle des ressources nationales pour vaincre la crise alimentaire, la mobilisation de la solidarité internationale des pays riches irait sans conteste.



Solidarité nationale ?

Or, aujourd'hui, deux questions se posent en Mauritanie. Les autorités mauritaniennes sont-elles prêtes à mobiliser la solidarité nationale avant de faire appel à la solidarité internationale ? Disposent-elles de ressources suffisantes pour faire face à une crise alimentaire aiguë ?


À la première question il convient de répondre catégoriquement : non, les autorités mauritaniennes n'entendent pas mobiliser la solidarité nationale pour que le pays puisse faire face, par lui-même, à une crise alimentaire qui mettrait en péril la vie d'une partie de la population. Preuve en est donnée par les autorités mauritaniennes elles-mêmes.


Le Commissariat à la Sécurité Alimentaire, dont le nom décrit la finalité (3) et dont le responsable a rang de ministre, a publié, en mai 96, une « Lettre de Politique » qui affirme que « pour soulager la balance des paiements, les importations commerciales doivent être complétées par des apports d'aide alimentaire ».


Cette phrase sibylline demande quelque explication. Pour le lecteur non averti, l'aide alimentaire dont il est question pourrait être financée par les autorités mauritaniennes au titre de la solidarité nationale. Malheureusement, cette interprétation est erronée car un financement d'importations par les pouvoirs publics ne soulage en rien la balance des paiements : au même titre que les importations commerciales, réalisées par le secteur marchand, elles grèvent la balance des paiements car elles correspondent à la sortie de devises obtenues par les exportations.


En conséquence, l'aide alimentaire à laquelle les autorités mauritaniennes se réfèrent ne peut provenir que de la solidarité internationale car seule celle-ci a un effet favorable sur la balance des paiements en ce sens que les produits alimentaires, donnés aux autorités mauritaniennes, sont acquis dans les pays exportateurs grâce à des devises qui ne sortent pas de la Banque Centrale de Mauritanie mais des banques centrales des pays donateurs.


Il en résulte que l'appel exclusif à la solidarité des pays riches ne provient pas d'une maladresse de formulation. Cette dernière exclut la mobilisation de la solidarité nationale et ne prend en compte que la seule solidarité internationale que les autorités mauritaniennes considèrent à l'évidence comme un dû : « ...les importations commerciales doivent être complétées... ».


En résumé, les autorités mauritaniennes déclarent qu'elles ne veulent procéder à aucun effort de solidarité nationale et considèrent que la solidarité internationale doit s'exercer en leur faveur. En d'autres termes, plus crus, elles proclament : « Nous sommes pauvres : les riches doivent payer ». Les autorités mauritaniennes ont la mendicité exigeante : l'aumône imposée aux autres !


Le lecteur peut me soupçonner d'avoir une interprétation trop orientée de la phrase citée précédemment. Il me faut donc indiquer qu'en août 98, dans le cadre d'une étude à réaliser ultérieurement, j'ai eu à rédiger un texte pour le Commissariat à la Sécurité Alimentaire. Ce texte contenait la phrase suivante : « Pour ce qui est de la demande insolvable (4), rurale et urbaine, l'étude s'attachera à la quantifier pour déterminer les besoins en secours d'urgence (5) à assurer par la solidarité nationale et/ou internationale ».


Le responsable du Commissariat à la Sécurité Alimentaire, ayant rang de ministre, je le rappelle, a lui-même modifié la fin de cette phrase : « ...besoins en secours d'urgence à assurer par le recours à l'aide alimentaire ». Clair ? Pas d'autre commentaire.


À la réflexion, si ; encore un, tout de même. Lorsque nos politiques et technocrates, nationaux et européens, ont connaissance de telles positions et, d'une part, ne tentent pas de ramener leurs auteurs à des conceptions plus rationnelles mais poursuivent le dialogue comme si de rien n'était puis, d'autre part, leur octroient des aides financières, on ne peut que s'interroger sur la réalité du bon usage de nos impôts (6). Et, si ce gaspillage n'est dû qu'à leur incompréhension de textes qu'ils connaissent, on ne peut qu'être épouvanté par la profondeur abyssale de leur incompétence.


À leur décharge, il convient de préciser que nous élisons nos (responsables ?) politiques et les payons de nos impôts. Et nous les chargeons d'orienter l'action des technocrates. Les politiques constituent le miroir du corps électoral qui, trop souvent, oublie qu'il est également contribuable. Méditons, mes très chers frères...


(suite)



(1) Tout comme l'aide sanitaire peut sauver des vies en cas d'épidémie. Aides alimentaire et sanitaire faisant toutes deux partie de l'aide humanitaire.

(2) Certaines ONG, organisations non gouvernementales (en réalité : associations privées à but non lucratif du type « Loi de 1901 »), qui, paradoxalement, ne résistent pas à la tentation de quémander des fonds publics tout en revendiquant leur indépendance de toute organisation gouvernementale nationale, ou internationale, pour faciliter leur collecte de fonds privés. Merveilleux double langage « marketing »...

(3) Tandis que son action la décrie...

(4) Population ne disposant pas d'argent pour acheter sa nourriture.

(5) Aliments distribués gratuitement.

(6) Dans le contexte, leur attitute revient, de facto, à autoriser la Mauritanie à prélever un impôt quasi direct sur les contribuables européens.









Mai 2001, LIBRE ECHANGE